Pendant plusieurs décennies, la sécurité des monarchies du Golfe a reposé sur un échange relativement simple : stabilité des approvisionnements énergétiques contre protection militaire américaine. La guerre contre l’Iran a profondément fragilisé cette équation.
La présence américaine demeure indispensable. Mais elle est devenue simultanément un facteur de protection et une source de vulnérabilité. Les bases américaines, les ports militaires, les radars et les infrastructures stratégiques installés dans la région protègent les États du Golfe, tout en les transformant en cibles potentielles lorsque Washington entre directement en guerre avec Téhéran.
Ce paradoxe explique l’évolution actuelle des politiques saoudienne, émiratie, qatarie et omanaise. Il ne s’agit pas de rompre avec les États-Unis, mais d’éviter qu’une dépendance exclusive à leur égard ne menace la souveraineté et, dans certaines circonstances, la survie même des États concernés.
Les limites du parapluie américain
Les monarchies du Golfe ont longtemps considéré que la puissance militaire américaine suffisait à prévenir une attaque majeure. La guerre a montré les limites de cette conviction.
Aucun système antimissile ne peut garantir une interception totale face à une combinaison de missiles, de drones, d’opérations cybernétiques et de perturbations maritimes. Les États hébergeant des forces américaines peuvent être entraînés dans un conflit qu’ils n’ont ni décidé ni souhaité.
Plus fondamentalement, Washington et ses alliés régionaux ne poursuivent pas toujours les mêmes objectifs. Les États-Unis veulent préserver la liberté de navigation, limiter la prolifération nucléaire, contenir l’influence chinoise et éviter un choc énergétique mondial. Les monarchies du Golfe veulent avant tout protéger leurs territoires, leurs infrastructures et leurs projets de diversification économique.
Israël poursuit encore une autre logique. Il cherche à réduire durablement les capacités militaires iraniennes à désarmer le Hezbollah et à conserver sa liberté d’action régionale . Enfin, sa stratégie s’appuie sur une vision expansionniste globale pour consolider l’hégémonie israélienne au Moyen-Orient. Les tensions autour du Liban illustrent ces divergences : Washington négocie avec Téhéran tout en tentant de construire un mécanisme séparé entre Israël et le Liban, alors que les autorités iraniennes considèrent ces deux fronts comme liés.
Yanbu : contourner Ormuz sans échapper aux détroits
L’Arabie saoudite a développé une réponse logistique majeure : l’oléoduc Est-Ouest, qui relie les champs pétroliers de l’est du pays au port de Yanbu, sur la mer Rouge.
Lorsque le trafic à Ormuz est fortement perturbé, Riyad peut augmenter les volumes transportés vers Yanbu. Cette solution protège particulièrement les exportations destinées à l’Europe, puisque les navires peuvent remonter la mer Rouge vers le canal de Suez.
Elle est moins sécurisante pour les cargaisons destinées à l’Asie : celles-ci doivent généralement descendre vers Bab el-Mandeb, à proximité du Yémen.
Le contournement d’Ormuz déplace donc une partie du risque sans le supprimer. Une perturbation simultanée d’Ormuz et de Bab el-Mandeb placerait l’Arabie saoudite et plusieurs importateurs asiatiques devant une double contrainte maritime. Les capacités des Houthis à menacer la navigation donnent à ce second détroit une importance stratégique croissante.
L’alliance pakistanaise comme assurance stratégique
Dans cette nouvelle configuration, le rapprochement militaire entre Riyad et Islamabad prend une dimension particulière.
Le Pakistan apporte à l’Arabie saoudite des forces expérimentées, des capacités aériennes, une profondeur stratégique et une relation ancienne entre les deux appareils militaires. Le déploiement rapporté de plusieurs milliers de soldats pakistanais, accompagné d’avions de combat et de moyens de défense aérienne, montre que cette coopération dépasse désormais la simple formation militaire. La localisation exacte et les missions détaillées de ces forces restent néanmoins partiellement confidentielles.
Cette alliance ne doit pas être interprétée comme la préparation automatique d’une guerre contre l’Iran. Elle constitue surtout une assurance destinée à protéger les installations saoudiennes, à renforcer la défense aérienne et à éviter que Riyad dépende exclusivement de la réaction américaine.
Le paradoxe pakistanais est précisément sa force : Islamabad peut approfondir son partenariat militaire avec l’Arabie saoudite tout en maintenant des canaux de confiance avec Téhéran.
Le Quadrilatère : un pôle de stabilisation
La création du mécanisme réunissant l’Arabie saoudite, le Pakistan, l’Égypte et la Turquie constitue l’une des évolutions diplomatiques majeures de la guerre.
Le mécanisme cherche à coordonner les positions de quatre puissances disposant de capacités complémentaires : financement saoudien, profondeur militaire pakistanaise, industrie de défense turque et poids politique et géographique égyptien.
Ce Quadrilatère n’est pas encore une alliance militaire intégrée. Il ne constitue pas davantage un bloc favorable à l’Iran. Son objectif est de construire un rapport de force régional capable de dissuader Téhéran, tout en lui offrant une voie de négociation qui ne ressemble pas à une capitulation.
Sa logique pourrait être résumée ainsi : conserver la coopération sécuritaire avec les États-Unis, développer une capacité régionale autonome et rechercher avec l’Iran un modus vivendi empêchant une guerre permanente.

Carte 2 — Le Quadrilatère Arabie saoudite–Pakistan–Égypte–Turquie : axes de coordination, ports stratégiques et fonction de stabilisation régionale.
Du pétrodollar au pluralisme monétaire
La recomposition sécuritaire s’accompagne d’une diversification financière.
Le yuan, les monnaies locales, les accords de compensation et l’accumulation d’or offrent progressivement des solutions partielles au système dominé par le dollar. Cette évolution est accélérée par l’usage extensif des sanctions et par la crainte que des réserves ou des transactions puissent être bloquées pour des raisons politiques.
Il serait cependant prématuré d’annoncer la fin du dollar. La tendance la plus importante n’est pas son remplacement immédiat par le yuan. C’est la fin progressive de l’idée selon laquelle une seule monnaie, un seul système financier et une seule puissance doivent rester indispensables à toutes les transactions.
La fin de l’exclusivité américaine
Les États-Unis resteront une puissance centrale dans le Golfe. Leur armée, leur monnaie, leurs entreprises technologiques et leur réseau d’alliances ne peuvent être rapidement remplacés.
Mais la guerre a révélé que la protection américaine peut avoir un coût stratégique élevé et qu’elle ne garantit plus une sécurité absolue. Les États du Golfe chercheront donc à multiplier leurs options : Washington pour la défense et la technologie, Pékin pour le commerce et les investissements, Islamabad et Ankara pour la coopération militaire, et Téhéran pour la stabilisation du voisinage.
Le nouvel ordre régional ne sera probablement ni antiaméricain ni prochinois. Il sera multipolaire, transactionnel et fondé sur des coalitions variables.
La véritable conséquence de la guerre n’est pas la disparition du parapluie américain. C’est la fin de son monopole.